je voudrais vous parler d'eux

Vendredi 13 novembre 2009


Elle écrit des poèmes, moi pas
Elle n'a pas d'ordinateur, moi si
Elle ne sait pas faire un blog, moi si
On la croise parfois dans le village ou plutôt un peu en dehors, sur les chemins qui bordent les prés, elle marche, avec un bâton de marche, elle marche vite et en silence, seule.
Quand elle nous reconnaît au loin, elle lève la tête pour que son regard puisse dépasser la visière de sa casquette et elle nous salue de loin. Nous aussi nous marchons, parfois nous ramassons des bâtons, pour en faire des bâtons de marche, mais nous les oublions toujours quand nous sortons, au final, les bâtons de marche, on en a une collection, qui finit par embaumer le coin de  la chambre.
Un jour elle m'a sorti son vieux cahier rouge pour me faire lire ses poèmes.
Comme on avait déjà organisé une soirée "littéraire" et qu'on allait sûrement le refaire, je lui proposais de venir les lire dans cette future soirée. Elle a dit "oh non surement pas", "je veux pas qu'on sache que c'est moi". Les gens ne sont pas toujours très tendres dans les villages, elle le sait mieux que personne.
Je lui ai proposé de lui faire un blog pour publier ses poèmes, parce qu'elle voudrait qu'on les lise, parce qu'elle voudrait des avis, parce qu'elle a encore envie d'en écrire, et que ça fait longtemps qu'elle n'a plus ouvert son cahier rouge pour y rajouter des lignes.
Son cahier rouge lui servait de bâton de marche pour la vie, et elle a besoin d'encouragements pour le reprendre, et d'avis, pour progresser.
Je vous invite donc, si vous voulez bien, à aller visiter son blog, et à lui laisser des commentaires.
Merci pour elle. 


Par ganja
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Samedi 3 novembre 2007
Il est temps que je parle d'Odile. 
Odile est de ces femmes qui attirent le respect et la sympathie au tout premier regard, on s'incline à lui dire bonjour. Elle a ce regard des gens qui regardent l'horizon, les yeux d'un marin, bleus glacés sur peau bien tannée, le port fier, et la tête haute de ces gens qui ont vécu et qui savent le prix du bonheur, et le porte autour d'eux, parce que c'est tout ce qu'il y a  à faire, la chose la plus normale du monde.
La première fois que j'ai vu Odile, elle était au milieu des enfants, et les enfants l'aimaient infiniment, le soir en rentrant, mon  ptit bout m'appelait Odile, et il appelait Odile maman, et je crois que c'était comme ça pour tous les enfants.  Mais à la fin de l'année scolaire, Odile allait partir.  Ben merde alors, on supprime le poste d'aide maternelle ? Ah nonon, pas du tout, on le supprime pas, juste, on ne le consolide pas avec un CDI, un va plutôt rechercher une nouvelle avec laquelle on recommencera le cycle infernal des  CES, CEC et hop, je te jette et j'en reprends d'autres et je les rebalance au chômage, ils sont jeunes, ils trouveront autre chose. Mais Odile, elle a 53 ans, sans déconner, c'est pas cool du tout, surtout si elle fait aussi bien son travail, que tous et toutes disent que "ah Odile, elle est formidable avec les enfants", que ce soit la maitresse, les parents ou les enfants eux mêmes.
Système mal fait, l'éducation ne devrait pas avoir à se soucier d'économiser des bouts de ficelle  sur les embauches précaires de l'aide maternelle quand on en est à réunir les enfants d'une dizaine de villages pour remplir la classe.
On a fait une pétition, on a vu le maire, on a cherché  entre l'anpe et les assedics comment on pouvait goupiller ça, mais quand on a trouvé, le maire a trouvé trop compliqué de signer des papiers de subvention, me^me si on les lui préparait, et la pétition, les gens qui l'ont signée l'ont signé "bien parce que c'est Odile", juste parce qu'il s voyaient de qui  on parlait. On aurait renvoyé une inconnue élevant ses deux filles sur son seul salaire au rmi, ils n'auraient pas signé. Odile avait été touchée qu'on essaye, mais elle disait à l'avance qu'elle  connaissait les gens du coin et  qu'il y avait peu d'espoir.
Effectivement, j'ai vu de quoi elle voulait parler. Elle a caché ses larmes aux enfants en leur disant au revoir, et ils l'ont couverte de bisoux


Fin du premier chapitre Odile, j'ai encore une bonne vieille colère qui me remonte  à réévoquer l'épisode là. Or Odile, elle n'est pas en colère, et elle est remplie de malice. Je veux pas la raconter en colère.
Par ganja
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Mercredi 15 août 2007
Y a des gens comme ça, faudrait leur dire "t'es con comme la mort, va te faire foutre, crève".
Pis on leur dit pas. Moi perso, c'est plus dans un souci d'économie de mauvaises pensées, les mauvaises pensées me fichent la migraine. J'ai des théories débiles là dessus, j'ai la sale manie de toujours imaginer la suite, et je sais très bien le genre de suite que peut apporter ce genre de phrase, des prédictions tellement super rapides et tellement affreuses qu'elles déclenchent la migraine. Je dois être un peu comme la nature, rentable au possible, soucieuse d'économiser toute dépense d'énergie improductive, et j'ai toujours constaté que mes méthodes alternatives me font plus de bien et en plus, en font aux autres, le tout en dépensant moins d'énergie, tout bénéf. Bref, je me contente d'éviter les migraines, jusque là, j'en ai toujours récolté les fruits et le repas de ce soir me le prouve encore.

Mais je suis pas là pour vous parler de moi, l'histoire me concerne à peine, je sais juste que je lui aurais pas dit non plus, mais elle, lol, ça me fait marrer rien que d'y penser, elle lui a juste dit "mais comment tu peux parler, toi qui ne t'en es jamais occupé"
Elle, c'est D. , lui, c'est son grand frère, et celui dont il ne s'est jamais occupé, c'est leur petit frère, appelons le PF.

D. s'est un jour mariée. Le jour de leur mariage, ils ont fait la promesse de prendre PF avec eux, le jour où les parents mourraient. PF est handicapé lourd, très lourd, il lui reste le regard et quelques râles, je ne sais plus bien, mais je crois que c'était une méningite quand il était petit. Ils l'ont promis et ils l'ont tenu, non pas pour l'obligation, mais parce qu'ils aiment PF.
Sauf que le mari était déjà un rien alcoolique quand ils se sont mariés (pas assez pour qu'elle s'en rende compte, mais de toute façon, rien à faire, elle l'aimait et l'aurait épousé quand même), ce petit rien est devenu un gros tout par la suite. Ils eurent des enfants, trois je crois, et D. s'est occupé de tout ce petit monde sans broncher. Elle a donné tant d'amour que son mari a fini par arrêter de boire, il passa le reste de ses jours à faire pénitence, actif comme personne à la ligue anti alcoolique de son patelin, il sauva des âmes égarées pendant plus de trente ans.
D. est une crème de chez les crèmes. Ça lui suffit pas de s'occuper de tout le modne, alors elle est en plus active dans son église, elle chante, prépare les kermesses, bref, elle arrête pas.
D. a perdu son mari à Noël, après une lente lente agonie des plus cruelles et des plus tristes. Mais elle s'en est occupée toute l'année, continuant avec son frère handicapé, arrivant un jour de temps en temps à le laisser à une institution pour emmener son mari à l'hopital.
Je vous laisse imaginer la vie de cette femme, portant son mari de 100 kilos dans son lit après les chimio et redescendant au rez de chaussée langer PF, nourrissant les deux à la cuillère. Sans jamais se plaindre et se mortifiant chaque fois qu'elle avait un coup de fatigue...
Pur respect, D., sois bénie et choyée de tous.

Donc aujourd'hui, son mari n'est plus, ses enfants son grands, et à 67 ans, elle est seule avec PF, et après des années à s'en occuper, on lui propose enfin une place dans une institution, une place où il sera bien soigné, où on l'aimera et on lui fera faire des activités, où elle pourra lui rendre visite, voire même le prendre avec elle pour le week end.
Eh bien figurez vous que D. se demande après tout cela, si elle doit l'inscrire :-)
Elle pense que ce serait l'abandonner, peut-être a t elle un peu peur de se retrouver seule au monde si elle le fait, mais comme elle demande la bénédiction de tous autour d'elle, je suppose qu'elle a peur qu'on pense qu'elle l'abandonne, ou qu'elle rompt sa promesse. Cette femme est une crème je vous dis.
Bien entendu tout le monde lui répond que cette place dans cette institution, c'est ce qui pouvait arriver de mieux, pour elle comme pour PF, qu'elle pourra prendre du temps pour la chorale, retrouver ses amies, retrouver de la vie un peu, elle dont la seule réjouissance aujourd'hui, après huit mois, c'est de savoir qu'on va remplacer la tôle ondulée sur la tombe de son mari par une vraie pierre tombale...

Vous lui diriez la même chose.
Mais non, son grand frère a émis des réserves.... Connard.
Et elle a osé lui répondre
"mais comment tu peux parler, toi qui ne t'en es jamais occupé"
Le plus adorable, c'est que quand elle le dit, elle le fait précéder de "je sais bien que c'est pas très chrétien de lui avoir répondu ça, je m'en veux maintenant" :-)

Oublie la chrétienté, D. , aucune religion ni aucune Eglise ne te méritent. :-)
Par ganja
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